Le petit galet

Le petit galet tout doux.
Elle le fait tourner dans la paume de sa main.
Le galet blanc comme le tutu d’une danseuse étoile.
Le galet tout doux comme la neige du lendemain. Sa surface lisse sens
la fraîcheur blanche du déferlement des flots. Des vagues qui l’ont soulevé
et emporté, encore et encore. Lena continue à le faire tourner, ce petit galet
aux couleurs d’un arc-en-ciel noir et blanc qui rappellent la pluie fine qui est
tombée. Cette pluie transparente qui elle aussi a délavé ce petit galet
venu de l’autre côté de la Méditerranée.  Cette pluie incessante qui
est tombée par des milliers de gouttes légères sur elle
quand elle l’a ramassé, à la plage aux 1001 galets,
son petit galet tout doux.

©Agnes Heisler 2019

Photo de Aleksey Kuprikov sur Pexels.com

Souvenir de mon avenir

Il y a des jours que nous n’oublions jamais et moi, je n’oublierai jamais le 21 juin 1985. Le jour où tout a vraiment basculé pour moi. Et je m’en souviens comme si c’était la semaine dernière, alors qu’il y a plus de 30 ans.

            Le bac en poche depuis quelques jours et un peu effrontée, je passe mon permis de conduire dans la matinée du grand jour. Fallait le faire, je l’ai fait. Ensuite, je prépare mon vieux sac de voyage en y jetant quelques fringues de jeune fille et mange tranquillement mon dernier repas avec ma mère avant d’aller à la gare. Je nous vois encore arriver à cette petite gare aux briques rouges et quatre quais venteux. Nous sommes à Niebüll, en Allemagne, un peu coincées entre la mer du Nord, la mer Baltique et la frontière danoise. Un endroit totalement inconnu.

            Je me souviens très bien de moi, debout, contre la fenêtre ouverte du compartiment, envoyant un baiser d’adieu à ma mère. Je suis impatiente de vivre cette aventure qui allait démarrer avec le départ du train. Et je la ressens encore aujourd’hui, cette envie de partir, de quitter ce pays plat balayé par le vent incessant, souvent froid.

Le claquement des portes qui se ferment retentit, mon cœur bat jusqu’au cou et je vois ma mère courir derrière le train. Sa tête décoiffée devient de plus en plus petite, puis disparaît pour se fondre dans le paysage vert. Je détourne mon regard et admire mon ticket aller à destination de Bordeaux.

            Et ma vie peut commencer…

©Agnes Heisler 2019

Ajaya

A mon arrivée rien n’est vraiment comme prévu. Tout s’accélère. La pré-mousson est bien en avance et le taxi se noie presque dans la montée torrentielle des eaux. Le dieu-éléphant Ganesh accroché au rétroviseur fissuré sautille à chaque coup de klaxon ou de volant. Sous mon regard stupéfié, Ramesh faufile habilement son taxi à travers la forêt agitée de parapluies des piétons parés de rouge et d’orange, évite les milliers de scooters surannés sans casque, les innombrables cyclistes trempés, les vaches intouchables, les quelques taxis agiles, les vieilles calèches au ralenti, les étalages d’épices odorantes, de nourriture alléchante et de tissus multicolores.

Face au stoïcisme enviable des népalais, la pluie continue inlassablement à libérer la ville de cette poussière perpétuelle dégagée par les chemins de terre, de cette fumée piquante des tas d’ordures puants en feu, de ces crachats noirs des gros camions bariolés, de ces dernières poussières des secousses ayant fait trembler cette terre paisible et ses habitants.

J’y suis vraiment, à Katmandou. Devant son collège. Et tout est comme prévu. Ses yeux légèrement bridés m’aperçoivent avec un sourire caché. Ajaya s’élance vers moi et me salue les deux mains jointes en inclinant son dos juvénile. Mes mains maladroites devant mon cœur, je le sens battre au rythme expressif de son Namaste presque chanté. Et je me noie dans le noir bleuté de ses cheveux lisses et l’odeur dorée du teint mat de ses mains fines.

©Agnes Heisler 2019

Texte publié dans la révue littéraire L’Inventoire

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