Tu regardes par la fenêtre

Tu aurais pu être une actrice aux jolies jambes et cheveux ondulés. Tu aurais pu danser et chanter avec Yves Montant dans un film aussi célèbre qu’« Etoile sans lumière ». Tu aurais eu le nom de scène « Rose Flaubert ». Un producteur américain t’aurait découverte et il t’aurait proposé de l’accompagner à Hollywood.

Sans hésiter, tu aurais essayé de convaincre ton père que tu devais y aller. Pour ta carrière, pour une vie meilleure. Tu aurais pleuré, crié, hurlé, tapé contre le mur. En vain. Ton père t’aurait enfermée dans un cloître.

Puis, il t’aurait forcée de te marier, pour la tradition, pour la gloire de la famille, pour lui. Tu aurais choisi Arthur, ton camarade d’école primaire. Celui qui t’a accompagnée sur le chemin de l’école, qui t’a fait sourire avec ses pitreries en classe, qui a posé le premier baiser sucré sur tes lèvres roses. Ce n’était pas le pire.

Vous vous seriez mariés à l’église de votre paroisse familiale où vous auriez fait baptiser vos trois fils Patrick, Francis et Philippe. Les dimanches vous auriez reçu tes beaux-parents. Ta belle-mère, Agathe, aurait toujours vérifié, d’un coup d’œil sec, que tu avais bien repassé les chemises de sa tribu, surtout celle de son fils.

Tu te serais souvent ennuyée, seule dans la grande cuisine de votre ancien mas, les mains abimées par la terre et les épluchures de patates. Tu aurais souvent rêvé d’une vie rose et pétillante, ta vie que tu n’as pas vécue.

Alors, tu regardes par la fenêtre pour voir ce qui se passe chez ta voisine.

Dans tous les sens

Dans tous les sens

Dans tous les sens

Le printemps m’émerveille,
me réveille,
me renverse
et

Je hume le violet chantant du vol de papillons
qui embaume mon espoir

Je caresse le blanc envoutant de l’amandier en fleurs

qui charme ma peau

J’attrape le vert pétillant du pré en renaissance
qui flatte mes narines

Je bois le rouge osé du champ de coquelicots
qui exalte ma faim

J’admire la fragrance épicée du rayon de soleil
qui allume ma soif

J’avale l’arc-en-ciel enflammé du chant d’oiseaux
qui attise mon amour
et

Je m’égare dans tes paroles
me perds dans ton regard
me fonds dans ton parfum
m’oublie sous tes caresses
me noie dans tes baisers

pour irrésistiblement
m’abandonner
avec toi

 

Agnes, avril 2020

 

Après C.-V.

konferenz der tiere

3 juillet 1712 apr. C.-V.

Juliette entre dans la cuisine et jette son cartable dans le coin.

– C’est complètement fou ce qu’on fait en histoire en ce moment !

Matthieu ouvre le four pour sortir le gâteau aux pommes qu’il vient de préparer.

– Ah bon ?
– Oui, l’ère avant le calendrier harmonique.
– Et pourquoi c’est complètement fou ?

Juliette sort deux assiettes du vieux placard, s’assoit sur une des chaises dépareillées et attend sa part du gâteau.

– Ah, il y a tellement de trucs incroyables. La première guerre mondiale en 106 av. C-V. et ses 20 millions de morts par exemple ! Ils sont morts de quoi pendant la guerre ?

Son père sert le gâteau et s’assoit face à sa fille.

– Les êtres humains s’entretuaient pour le pouvoir. Ils étaient capables du pire pour gagner un bout de terre. Avec des armes ils se coupaient des membres ou tiraient des balles dans leurs corps. Ils envoyaient aussi des grosses bombes pour tout détruire. C’était ça la guerre. Heureusement que la terre appartient à la Nature maintenant !

Juliette arrête de se lécher les doigts et regarde son père.

– C’est clair.
– D’ailleurs, c’était un métier à l’époque.
– Un métier ?
– Un métier de tuer.
– Quoi ?

Matthieu regarde le gâteau dans sa main et n’arrive plus à croquer dedans.

– Oui, Juliette. Il en existait même plusieurs. Le bourreau tuait des gens parce qu’ils avaient fait quelque chose d’interdit. Ça pouvait être un meurtre, une couleur de peau ou une croyance différente. Le soldat tuait des êtres humains pendant la guerre au risque de se faire tuer à son tour. Le chasseur, le pêcheur et le boucher tuaient des animaux pour les manger, sans aucun risque de se faire manger.
– Ah ! Du sang partout ! Pourtant, il y avait déjà des médecins pour soigner, non ? D’un côté ils tuaient et de l’autre ils guérissaient ?
– Oui, c’était assez aberrant. Ils n’avaient pas compris que les êtres vivants forment un tout. Pour eux l’être humain, surtout l’homme blanc, était au-dessus de tout. Même de la Nature.

Un grand éclat de rire fait vibrer les cheveux crépus de Juliette et Matthieu comprend sa surprise.

– Oui, ils étaient ignares. Alors, la Nature les a avertis de plus en plus par des grandes catastrophes et maladies.
– Le prof nous a parlé de la peste, des tremblements de terre, de la grippe aviaire et des tsunamis.
– Oui, c’était affreux. Ils mouraient par milliers, mais rien n’a changé pendant des siècles et des siècles. Ils ont continué à tuer, exploiter et polluer pour s’enrichir.

Juliette se lève pour verser de l’eau dans la bassine avant de nettoyer la vaisselle.

– Oui, notre prof nous a parlé de la pollution aussi. Et c’est là que la Nature a décidé d’utiliser l’ultime moyen non ?
– Exactement, l’an 3 avant C.-V. elle a décidé lors d’une grande conférence interespèce de les enfermer pendant deux ans dans leurs maisons. Le temps qu’il fallût pour qu’ils arrêtent de se croire maîtres du monde.
– Et ça a fonctionné, papa ?
– Tu vois bien, sinon nous ne serions pas là.

Une petite clope

dreadlocks

D’énormes poids lourds étaient alignés côte-à-côte et sa vieille 206 n’osait pas s’approcher.

« Hein, gros ? On sait jamais, elles peuv’ s’ réveiller ces bêtes-là. »

Jetant ses dreadlocks un peu pègue en arrière pour se rassurer, Julien … ou plutôt Bob, car tout le monde l’appelait Bob depuis le collège, c’est venu comme ça, sans savoir pourquoi, il n’avait pas encore de dreadlocks à cette époque, il n’écoutait pas trop de reggae, encore moins du rap, et il ne savait même pas qu’on pouvait fumer des pétards, ni tout le reste. Maintenant il sait. Il sait tout, ou presque.

Alors, jetant ses dreadlocks en arrière pour se rassurer, Bob décida de garer sa gova – T’ comprends pas ? T’es vieux alors – derrière l’aire de repos où quelques chiens pissaient paisiblement contre les arbres.

C’était bien l’ambiance sur un parking de l’autoroute du Sud, à midi, en direction de Monaco. Il apercevait des piqueniqueurs qui avalaient leurs sandwichs triangulaires au goût plastique d’emballage. D’autres sortaient maladroitement des hamburgers dégoulinants de leurs boîtes polystyrène en se mettant du ketchup bien rouge un peu partout.

« C’est pas top, hein ? »

A l’écart, un gros cinquantenaire à cravate aux cheveux parsemés, et gras, tirait avidement sur sa cigarette comme si sa vie en dépendait. La fumée contagieuse traversait les vitres fissurées de la 206 encore fatiguée de sa dernière teuf. Chatouillant les narines de Bob, elle lui donna encore plus envie de s’en faire une, lui aussi.

Avant d’ouvrir la portière, Bob attendait calmement la fin de « Journal perso 2 » de Vald, rappeur fétiche des moins de 30 ans, complètement inconnu par les autres, pendant que ses doigts roulaient le papier autour du tabac.

« T’ connais pas Vald ? T’es vieux alors ! Assume, fais pas semblant. »

Les boums boums faisaient vibrer les vitres au risque de les faire exploser en mille morceaux.

« Gros, impossibl’ d’couper ça ! »

Toute l’aire de repos en profita, malgré elle. Comme toujours quand un djeun écoute sa musique reconnue débile par les moins djeuns.

 «Gros, sinon, c’est pas la peine.»

« Surtout là, à fond la caisse à faire tomber les oreilles… et les filles ! »

«Ouais, j’conjugue au passé simple, passe-moi l’feu, la lumière va s’éteindre….».

Une fois sorties ses jambes trop longues de sa 206, les mains de Bob se mettaient machinalement à la recherche. Alors qu’il fouillait d’abord les poches de sa veste aux couleurs de l’OM, puis de son jogging aux mêmes couleurs ciel et blanc, un grondement inimitable derrière lui attirait toute son attention en un temps record.

Bob sentit son cœur battre au rythme viril du moteur de la légendaire Porsche 911 Carrera. Pas besoin de se retourner pour voir sa silhouette mythique aux deux phares tout ronds. Moteur boxer installé à l’arrière. 370 CV. Accélération à 100 km/h en 4 secondes.

« Quelle gamos gros ! »

S’imaginant déjà au volant de cette même voiture, version cabriolet, entouré de quelques belles auto-stoppeuses aux longues jambes et les cheveux dans le vent, le claquement sec d’une portière coupa son rêve de beau gosse.

En se retournant, Bob aperçut un petit sac à mains garni de caractères chinois. Il l’avait déjà vu lui semblait-il, ce même sac étrange. Et sans savoir pourquoi, il se revoyait assis dans le petit café de son village, boire une noisette et se préparer une clope pour aller la fumer dehors. Il se revoyait la reconnaître, cette même femme aux yeux timidement bridés qui commandait aussi une noisette, mais sans sucre.

Perdu dans ses souvenirs, il avait du mal à revenir à la réalité, n’entendait pas vraiment le « Fuck you, you fucking asshole ! » que la si élégante Verena Yong crachait alors qu’elle s’éloignait d’un pas décidé de la carrera flambant neuve.

Puis un « Scheiße » vigoureux a fini par faire apparaitre l’idole suprême de Bob dans son présent réel. « Scheidi », ou plûtot Rim Scheidmann, triple champion du monde en formule 1, élu meilleur pilote de tous les temps, poursuivait là devant lui, sur ce parking pourri de la station-service encore plus pourrie, la plus que belle Verena Yong, actrice principale de la dernière Palme d’or, sans pouvoir la rattraper.

« Eh gros, tu l’ crois toi ? »

« Les loisirs de la haute sont particuliers

Viens voir la vie qu’on peut pas diffuser »

L’inde l’incroyable

« L’Inde l’incroyable » est basé sur des enregistrements captés pendant deux mois dans le nord de l’Inde. Les scènes urbaines invraisemblables mélangés aux sons familiers de la nature sont ponctués d’interviews authentiques. Tout naturellement, l’auditeur voit le tableau coloré de ce pays, si loin du monde occidental, se dessiner devant lui. »

Quelle chance d’avoir pu aider Tommy de Rolling Sound Records (www.instagram.com/rolling_sound_records/) pour la réécriture de la voix off.

Bonne écoute 🙂

Le petit galet

Le petit galet tout doux.
Elle le fait tourner dans la paume de sa main.
Le galet blanc comme le tutu d’une danseuse étoile.
Le galet tout doux comme la neige du lendemain. Sa surface lisse sens
la fraîcheur blanche du déferlement des flots. Des vagues qui l’ont soulevé
et emporté, encore et encore. Lena continue à le faire tourner, ce petit galet
aux couleurs d’un arc-en-ciel noir et blanc qui rappellent la pluie fine qui est
tombée. Cette pluie transparente qui elle aussi a délavé ce petit galet
venu de l’autre côté de la Méditerranée.  Cette pluie incessante qui
est tombée par des milliers de gouttes légères sur elle
quand elle l’a ramassé, à la plage aux 1001 galets,
son petit galet tout doux.

©Agnes Heisler 2019

Photo de Aleksey Kuprikov sur Pexels.com

Souvenir de mon avenir

Il y a des jours que nous n’oublions jamais et moi, je n’oublierai jamais le 21 juin 1985. Le jour où tout a vraiment basculé pour moi. Et je m’en souviens comme si c’était la semaine dernière, alors qu’il y a plus de 30 ans.

            Le bac en poche depuis quelques jours et un peu effrontée, je passe mon permis de conduire dans la matinée du grand jour. Fallait le faire, je l’ai fait. Ensuite, je prépare mon vieux sac de voyage en y jetant quelques fringues de jeune fille et mange tranquillement mon dernier repas avec ma mère avant d’aller à la gare. Je nous vois encore arriver à cette petite gare aux briques rouges et quatre quais venteux. Nous sommes à Niebüll, en Allemagne, un peu coincées entre la mer du Nord, la mer Baltique et la frontière danoise. Un endroit totalement inconnu.

            Je me souviens très bien de moi, debout, contre la fenêtre ouverte du compartiment, envoyant un baiser d’adieu à ma mère. Je suis impatiente de vivre cette aventure qui allait démarrer avec le départ du train. Et je la ressens encore aujourd’hui, cette envie de partir, de quitter ce pays plat balayé par le vent incessant, souvent froid.

Le claquement des portes qui se ferment retentit, mon cœur bat jusqu’au cou et je vois ma mère courir derrière le train. Sa tête décoiffée devient de plus en plus petite, puis disparaît pour se fondre dans le paysage vert. Je détourne mon regard et admire mon ticket aller à destination de Bordeaux.

            Et ma vie peut commencer…

©Agnes Heisler 2019

Ajaya

A mon arrivée rien n’est vraiment comme prévu. Tout s’accélère. La pré-mousson est bien en avance et le taxi se noie presque dans la montée torrentielle des eaux. Le dieu-éléphant Ganesh accroché au rétroviseur fissuré sautille à chaque coup de klaxon ou de volant. Sous mon regard stupéfié, Ramesh faufile habilement son taxi à travers la forêt agitée de parapluies des piétons parés de rouge et d’orange, évite les milliers de scooters surannés sans casque, les innombrables cyclistes trempés, les vaches intouchables, les quelques taxis agiles, les vieilles calèches au ralenti, les étalages d’épices odorantes, de nourriture alléchante et de tissus multicolores.

Face au stoïcisme enviable des népalais, la pluie continue inlassablement à libérer la ville de cette poussière perpétuelle dégagée par les chemins de terre, de cette fumée piquante des tas d’ordures puants en feu, de ces crachats noirs des gros camions bariolés, de ces dernières poussières des secousses ayant fait trembler cette terre paisible et ses habitants.

J’y suis vraiment, à Katmandou. Devant son collège. Et tout est comme prévu. Ses yeux légèrement bridés m’aperçoivent avec un sourire caché. Ajaya s’élance vers moi et me salue les deux mains jointes en inclinant son dos juvénile. Mes mains maladroites devant mon cœur, je le sens battre au rythme expressif de son Namaste presque chanté. Et je me noie dans le noir bleuté de ses cheveux lisses et l’odeur dorée du teint mat de ses mains fines.

©Agnes Heisler 2019

Texte publié dans la révue littéraire L’Inventoire

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